
Au milieu d'une rue, enlassés par la foule, nous écoutons respirer le monde... nous écoutons respirer l'Inde. Des scènes de vie se succédent les unes après les autres, en une fraction de seconde, sous nos yeux contemplatifs.
La vie s'y écoule et s'y emmêle au rythme d'un manège semblant tourner à l'envers.
Le tourbillon de la vie, des couleurs, des odeurs, des bruits, nous aspire loin de nos repères vers une terre inconnue, un monde à part, vers de nouvelles rives où tous nos sens sont en éveil et nos émotions décuplées.
Un monde enraciné dans ses coutumes, sa culture, ses religions, sa structure, ses castes.
Un monde où rien ne semble avancer, changer, mais dans lequel pourtant un battement de cils efface une image pour en recréer une autre.
Un homme, un turban orange vif habilement noué sur le sommet de la tête, trempouille ses longues moustaches poivre et sel dans un chai épicé et sucré. Un petit cordonnier débraillé répare ses chaussures usées, assis sur une minuscule serviette poussiéreuse posée sur un coin de trottoir. Dans un magasin, un vieil homme essaie un costume en s'habillant et se déshabillant sur le petit tabouret au pas de la porte. Malgré ses lunettes triple foyer l'habit lui donne une allure élégante. Trois femmes au sari chatoyant nous tournent le dos pour admirer avec envie l'étalage des bracelets colorés et scintillants. Un vendeur de petits choux déambule entre les passants et les véhicules, un plateau sur la tête, un tabouret à la main, à la recherche de l'endroit stratégique où il décidera de se poser pour vendre ses douceurs. Une moto trace sa route à grands coups de klaxon, de gros bidons de cuivre attachés à ses bords : c'est le vendeur de lait. Sur notre gauche une minuscule ruelle : un rickshaw tente de passer mais un policier le menace de dégonfler ses pneus. N'ayant pas d'autre choix il regagne le trafic de la grande rue. Il est midi, les écoliers sortent de l'école. Des centaines de petites filles en uniforme bleu, leur cheveux noirs joliment tressés, se pressent vers les rickshaws et "boîtes à enfants" pour aller déjeuner. Compressées dans leurs petites cages à poules, elles nous regardent passer en rigolant et nous crient "Namaste !".
Pendant ce temps une petite fille acrobate se contorsionne dans ses habits salis face à des touristes attablés, pour réclamer quelques roupies. Plus loin un groupe de jeunes garcons, ne revenant pas de l'école, sniffe de la colle le nez enfoui dans un bout de tissu gris.
Au milieu de la foule mouvante un homme sans visage nous dépasse...
Il est midi et le mélange des odeurs virevolte au-dessus de nos têtes pour venir s'engouffrer dans nos narines. Les épices, le masala, le curry viennent s'ajouter aux odeurs déjà persistantes d'ordures, d'urine, de bouses et de pots d'échappement. Les délicieuses volutes des bâtons d'encens brûlant à l'entrée des échoppes viennent parfois atténuer l'ensemble. Et notre nez accueille chaque odeur avec bonheur ou dégoût.
Pendant ce temps nos oreilles captent sans forcément le vouloir le chant de la rue.
Les chauffeurs de rickshaws nous hèlent. Les klaxons signalent la présence d'une voiture ou d'une moto. Un homme crie, perché sur le haut de sa charrette bondée, pour faire avancer son boeuf. Les sonnettes de vélo tintinnabulent. Le bruit d'un marteau modelant une cruche de métal nous martelle le cerveau. Et puis il y a le beuglement des vaches, les musiques ca et là sortant des magasins, le quasi-continuel "ronronnement" des générateurs électriques...
Nous poursuivons notre route la tête enveloppée de ces sons lorsqu'on entend au loin le bruit d'une fanfare. Dix hommes en uniformes blancs, des galons dorés aux épaules, un képi sur le haut du crâne, cuivre à la bouche, tambour autour du cou, occupent soudain le centre de la rue ; suivis d'un long cortège de femmes vêtues de leur plus beaux saris et d'hommes entourant un fier cheval blanc sur lequel trône le futur marié en costume de Maharaja. Derrière, un générateur, poussé par 4 hommes, chargé d'alimenter les chandeliers électriques encadrant le groupe.
C'est le moment de partir, de laisser avec regret cette terre ou l'horloge du temps semble s'être arrêtée.
Quitter l'Inde c'est comme se réveiller après un long rêve. On garde en mémoire des images, des sons, des couleurs, des sensations. Mais peu à peu, les images, les émotions, l'ambiance étrange et irréelle dans laquelle on flotte tout ce temps, s'efface. Lorsqu'on met un pied hors de ce pays, le rêve nous échappe plus on essaie de le rattraper (un peu comme une savonnette), pour s'envoler vers de nouveaux voyageurs... (heureusement on ne s'échange pas les savonnettes entre voyageurs :P) Il n'en reste alors que quelques bribes.
Mais comme après certains rêves, on aimerait se rendormir pour y replonger aussitôt.
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